Cosette (9)

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Plusieurs heures s'écoulèrent. La messe de était dite, le réveillon était fini, les buveurs s'en étaient allés, le cabaret était fermé, la salle basse était déserte, le feu s'était éteint, l'étranger était toujours à la même place et dans la même . De temps en temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voilà tout. Mais il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là.

Les Thénardier étaient restés dans la salle. - Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça? grommelait la Thénardier. Comme deux heures du matin , elle se déclara vaincue et dit à son mari: - Je vais me coucher. Fais-en ce que tu voudras. - Le mari s'assit à une table dans un coin, alluma une chandelle et se mit à lire le Courrier français.
Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins trois fois le Courrier français, depuis la date du numéro jusqu'au nom de l'imprimeur. L'étranger ne bougeait pas.
Le Thénardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise. Aucun mouvement de l'homme. - Est-ce qu'il dort? pensa Thénardier. - L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'éveiller.
Enfin Thénardier ôta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura à dire:
- Est-ce que monsieur ne va pas reposer?
- Tiens! dit l'étranger, vous avez raison. Où est votre écurie?
- Monsieur, fit le Thénardier avec un sourire, je vais conduire monsieur.
Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son bâton, et Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare splendeur, toute en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de calicot rouge.
- Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur.
- C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons une autre, mon épouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois dans l'année.
- J'aurais autant aimé l'écurie, dit l'homme brusquement.
Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante.
Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la cheminée. Un assez bon feu flambait dans l'âtre.
Quand le voyageur se retourna, l'hôte avait disparu. Le Thénardier s'était discrètement, sans dire bonsoir.
L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme était couchée, mais elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se tourna et lui dit:
- Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte.
Le Thénardier répondit froidement:
- Comme tu y vas!
Ils n'échangèrent pas d'autres paroles, et quelques minutes après leur chandelle était éteinte.
De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son paquet. L'hôte parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps pensif. Puis il ôta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint à l'escalier. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à une d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour mieux dire formé par l'escalier même. Cet enfoncement n'était autre chose que le dessous des marches. Là, parmi toutes sortes de vieux paniers, dans la poussière et dans les toiles d'araignées, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela était posé à terre sur le carrelage. Dans ce lit Cosette dormait.
L'homme s'approcha, et la considéra.
Cosette dormait profondément. Elle était toute habillée. Elle tenait serrée contre elle la poupée dont les grands yeux ouverts brillaient dans l'obscurité. De temps en temps elle poussait un grand soupir comme si elle allait se réveiller, et elle la poupée dans ses bras. Il n'y avait à côté de son lit qu'un de ses sabots.

L'étranger allait se retirer quand son regard rencontra la cheminée. Dans celle-là il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas même de cendre; ce qui y était attira pourtant l'attention du voyageur. C'étaient deux petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur inégale; le voyageur se rappela la gracieuse et immémoriale coutume des enfants qui déposent leur chaussure dans la cheminée le jour de Noël pour y attendre dans les ténèbres quelque étincelant cadeau de leur bonne fée. Eponine et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune un de leurs souliers dans la cheminée.
Le voyageur se pencha.
La fée, c'est-à-dire la mère, avait déjà fait sa visite, et l'on voyait reluire dans chaque soulier une belle pièce de dix sous toute neuve.
L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aperçut au fond, à l'écart, dans le coin le plus de l'âtre, un autre objet. Il regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus grossier, à demi brisé, et tout couvert de cendre et de boue desséchée. C'était le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des enfants qui peut être trompée toujours sans se jamais, avait mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.
C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a jamais connu que le .
Il n'y avait rien dans ce sabot.
L'étranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de Cosette un louis d'or.
Puis il regagna sa chambre à pas de loup.

Victor Hugo, les misérables prénom :